Un dimanche...

Un dimanche, 10h du matin. Une étrange animation saisit la rue Notre-Dame des Champs… De tous côtés surgissent des jeunes adultes, l'air ensommeillé mais déjà le sourire aux lèvres. Ils ont entre 25 et 45 ans pour la plupart. Ils viennent de Boulogne-Billancourt, mais aussi parfois de beaucoup plus loin. Leurs sacs ont d'étranges formes, sous lesquelles un passant perspicace devinerait une harpe, un orgue électronique, un hautbois, un accordéon, une guitare… Que se passe-t-il donc? Le Chœur d'Artichaut vient passer un dimanche avec les résidants d'une maison de retraite. Et, comme il s'agit ce mois-ci d'une maison tenue par les petites sœurs des pauvres, le Chœur va aussi animer la messe dominicale et puiser aux sources de l'Amour pour vivre cette journée.

Une heure et demie plus tard. Dans le jardin ensoleillé, chacun se salue amicalement. Il faut dire que les choristes ne se sont pas vus depuis…la répétition de jeudi dernier! Arrivent ceux qui ne souhaitaient pas participer à l'eucharistie, et l'on se met en place petit à petit pour chanter. Les voix de femmes encadrent les basses et les ténors qui sont majoritaires! Une première particularité de ce chœur pas comme les autres… Dans ce cadre verdoyant, au soleil de juin, la "générale" prend des allures estivales. Les alti bavardent, tandis que soprani et basses sont un peu dissipés…Mais avec un sourire et une douce fermeté, la chef de chœur Nathalie Zanon obtient tout ce qu'elle veut. Il faut offrir au public le plus beau concert possible cet après-midi. La chanson de Charles Aznavour Les Comédiens lance la dynamique; puis les alti commencent à entonner Les Champs Elysées (J. Dassin) avec des interludes au hautbois; suit Allez la vie (I. Aubret), un hymne joyeux à la vie; Quel plaisir de chanter L'Irlandaise, une chanson délicieuse de Claude Nougaro, aussi tendre qu'Aragon et Castille (B. Lapointe) est tonique! Après Les Acadiens (M. Fugain), il est déjà temps de pique-niquer. Au Chœur d'Artichaut, on sait vivre et goûter les bonnes choses. Ah, si vous connaissiez le gâteau au chocolat de Martine, et la salade maison d'Inès!

Profitons de cette tablée pour observer de plus près les choristes. Plusieurs nationalités sont représentées. Nelly, une jeune femme russe, s'occupe de son bébé. Arzun, demandeur d'asile bengali, a bien changé depuis qu'il est entré au Chœur d'Artichaut. Il est arrivé très choqué par les sévices subis dans son pays et obnubilé par ses dossiers pour l'OFPRA. Désormais, il a des amis français. L'extraordinaire diversité des choristes n'est pas simplement d'ordre culturel. Si la majorité d'entre eux est à l'image de la population boulonnaise assez favorisée, tous les milieux socio-professionnels sont représentés, de François qui a vécu plusieurs années à la rue à Paul-Henri qui fait partie des clubs les plus "sélects" du Tout-Paris. Aujourd'hui, Jean-Pierre est absent car il est en cure de désintoxication de l'alcool, et chacun a hâte de le retrouver lors de la tournée sur la Côte d'Azur fin août! Un nouveau arrive en cours de pique-nique. Il n'a jamais chanté, mais est attiré par la convivialité du Chœur d'Artichaut. Il ne sait pas encore que Nathalie, décelant des talents d'imitateur, va l'embaucher pour présenter les chansons pendant le concert dans deux heures… Après le repas, il reste tout juste le temps de répéter Happy Day , avec la pianiste coréenne de 16 ans qui fait des miracles d'improvisation. C'est un premier essai dans le style gospel qui sera développé l'an prochain, avec l'aide d'un professionnel. L'excitation monte au fur et à mesure que l'heure du concert approche. C'est le moment tant attendu du déguisement, puisque, pour ce dernier concert de l'année, les habituels costumes de scène ont été délaissés. Alors que j'observe avec curiosité la transformation d'une timide soprano en incroyable Minnie, un Dracula surgit derrière moi, entre une Chinoise et un clown. La palme peut être décernée à… un plongeur dont l'arrivée est saluée par une salve d'applaudissements tout à fait méritée.

Le Chœur d'Artichaut est maintenant attendu par son public. Il lui faut prendre place dans la salle de spectacle. Les chefs de pupitres s'activent derrière le rideau de scène, tandis que Laurent et Christel distribuent aux personnes âgées les livrets contenant les paroles des chansons écrites en gros caractères. Le public pourra ainsi participer aux "musettes" que le Chœur entonne à l'unisson accompagné par l'accordéon. Chut! Cela va commencer!

On ne raconte pas la magie d'un spectacle. Il faut pourtant que je dise la joie des personnes âgées, et leur étonnement lorsque des jeunes cavaliers viennent maladroitement les inviter à valser. Aujourd'hui, c'est vraiment la fête! Il paraît qu'on a déjà vu des choristes danser avec des personnes en fauteuil roulant…Vous croyez ça possible?

Le concert est fini. Des choristes continuent à chanter de façon informelle, à la demande, tandis que d'autres bavardent avec le public ou partagent leur goûter. Une heure et demie après, tout le monde est encore là! Les choristes prennent une ultime photo de groupe dans le jardin. Qu'il est difficile de se quitter…jusqu'à jeudi prochain!